À la découverte d’un parc signé par les frères de la Stricte Observance
Entre le Palais royal et le Palais de la Nation, le Parc de Bruxelles (Warandepark) déroule ses allées géométriques sous les marronniers. Pour les Bruxellois, c’est simplement le plus ancien parc de la ville, aménagé dans les années 1770-1780 dans le cadre du Quartier Royal voulu par les Habsbourg. Mais pour certains historiens de la franc-maçonnerie, son plan ne serait pas le fruit du hasard : vu du ciel, il dessinerait un compas ouvert à 45 degrés et sa vis — les outils emblématiques du premier maçon, le Géomètre par excellence. Une lecture qui a fait couler beaucoup d’encre, entre fascination et scepticisme assumé.
Le commanditaire : un prince de la Stricte Observance
Au cœur de cette histoire se trouve une figure méconnue : le prince Georges-Adam de Starhemberg, plénipotentiaire des Pays-Bas autrichiens après le départ de Charles de Lorraine. Maçon, il est initié dans l’ Électorat de Saxe à la loge Minerve aux Trois Palmiers, qui changera plus tard de nom pour Minerve au Compas. Cette loge relève de la Stricte Observance, une obédience aristocratique allemande qui revendiquait une filiation directe avec l’Ordre du Temple. C’est ce Rite maçonnique, réformé à Lyon qui donnera plus tard le Régime Rectifié.
Pour son projet d’un Quartier Royal, Starhemberg s’adjoint les services du sculpteur Gilles-Lambert Godecharle — probablement franc-maçon lui aussi — et de l’architecte français Barnabé Guimard. C’est dans ce creuset viennois-bruxellois, où l’occultisme et l’architecture des Lumières se côtoyaient volontiers, que le nouveau Parc Royal prend forme.
Un parcours initiatique entre Orient et Occident
Ce n’est pas de tourisme maçonnique que Bruxelles manque. Parmi les points saillants d’une visite commentée dans les allées du parc :
L’allée oblique et la devise « Dirigit Obliqua ». L’allée biaise menant au bassin central constitue l’axe principal du parc. Elle évoque la devise de la Stricte Observance chère à Starhemberg, que l’on peut traduire par « elle rend droit ce qui est de travers » — en référence au travail de régénération intérieure. Certains notent même que son alignement vise le coucher du soleil le 27 décembre, jour de la Saint-Jean d’Hiver, principale fête d’obligation de l’Ordre au XVIIIe siècle.
Les colonnes à grenades. Semé le long des allées, ce motif ornemental se lit, dans la symbolique maçonnique, comme un emblème de fraternité et de fécondité.
La statue de la Charité. Située sur le parcours de l’allée oblique, elle rappellerait la qualité la plus haute exigée d’un maçon au XVIIIe siècle, à une époque où l’Ordre conservait des racines chrétiennes sans allégeance au pape.
Les deux monuments du bassin circulaire. En progressant vers la rue de la Loi — l’Orient symbolique — on débouche sur deux édicules. Celui de gauche honore Starhemberg et ses armes ; celui de droite est, selon cette lecture, purement maçonnique : un enfant tenant le ciseau et le burin, outils de l’apprenti ; une autre figure brandissant l’équerre et le compas ; enfin, un personnage déroulant le plan du parc couronné de roses — image du chef-d’œuvre exigé de tout compagnon lors de sa réception.
Les abords immédiats. L’église Saint-Jacques-sur-Coudenberg, contemporaine du Quartier Royal, présente des points communs avec le Temple de Salomon tel que les maçons de la fin du XVIIIe siècle se le représentaient. Et au numéro 14 de la rue Royale, les lettres VITRIOL inscrites en miroir — bien qu’elles ne datent que de 1991 — rappellent l’acronyme alchimique et maçonnique : Visita Interiora Terrae Rectificando Invenies Occultum Lapidem, « visite l’intérieur de la terre et, en rectifiant, tu trouveras la pierre cachée ».
Mais la lecture va plus loin. Sur l’axe médian du parc, Godecharle conçoit le fronton du Palais de la Nation, intitulé La Justice récompensant la Vertu et punissant les Vices. Dans la foulée, Albert de Saxe-Teschen — qui succède à Charles de Lorraine en 1780 et appartient lui aussi à la Stricte Observance — fait construire le château de Laeken, dont le fronton sculpté par Godecharle porte, entre allégories du temps qui passe, une colonne tronquée, symbole distinctif de l’Ordre.
« Mythe bien installé », répondent les historiens
Avant de courir au parc compas en main, il faut connaître l’autre camp. Dans un dossier publié par La Libre Explore, trois spécialistes — l’historien Jean Van Win, l’historien d’art Xavier Duquenne (spécialiste du parc) et Alain Jurisse, guide-conférencier du musée de la franc-maçonnerie de Bruxelles — s’emploient à démonter ce qu’ils appellent des contre-vérités. Jean Van Win y a consacré un ouvrage entier, Bruxelles maçonnique : faux mystères et vrais symboles.
Leur argument principal tient en un nom : Marie-Thérèse d’Autriche. Très hostile à la franc-maçonnerie dans ses propres États, c’est elle qui approuva les plans du parc. Starhemberg travaillait par ailleurs sous les instructions de Charles de Lorraine, qui ne fut jamais franc-maçon. Il paraît peu vraisemblable, soulignent-ils, qu’une impératrice hostile à l’Ordre ait entériné un projet truffé de symboles maçonniques.
Pour les sceptiques, la ressemblance du plan avec un compas relève du jeu visuel a posteriori, et les « symboles » du parc (grenades, statues allégoriques) appartiennent simplement au répertoire décoratif néoclassique commun à toute l’Europe des Lumières.
Mythe fondateur ou fabulation moderne ?
Comme souvent avec l’histoire maçonnique, la frontière entre le réel et le légendaire est poreuse — et le légendaire constitue lui-même un fait social et historique digne d’étude. Ce qui est certain, c’est que le contexte est troublant : un commanditaire initié à la Stricte Observance, un sculpteur probablement maçon, une obédience obsédée par le Temple de Salomon, et un siècle où géométrie, ésotérisme et urbanisme se mélangeaient allègrement. Ce qui est certain aussi, c’est que le mythe fonctionne : les visites guidées « Bruxelles maçonnique » drainent chaque année un public curieux, et le musée de la franc-maçonnerie (rue de Laeken 71) reste ouvert pour prolonger l’exploration.
Alors, le Parc de Bruxelles est-il « le plus grand espace maçonnique au monde », comme l’avance l’univers symbolique étudié sur le blog Critica Masonica, ou une promenade du XVIIIe siècle parfaitement profane ? La meilleure réponse est peut-être de prendre l’allée oblique par une soirée de décembre, au moment où le soleil descend exactement dans son axe — et de se faire son propre avis.
Sources : dossier « Le Parc Royal de Bruxelles, un parc franc-maçon ? » (La Libre Explore, avec J. Van Win, X. Duquenne et A. Jurisse) ; « Le Parc de Bruxelles : le plus grand espace maçonnique au monde ? » (blog Critica Masonica, 2021).